Le complexe complexe des complexes

TW : POIDS.
Ce petit texte n’a pour but que de partager un témoignage, un ressenti.
Je ne souhaite pas lancer des débats interminables sur ce qu’est une « vraie » ronde, une « vraie » maigre, une « vraie » belle femme. Ces considérations sont absurdes et horriblement violentes, et c’est justement mon rapport à ces considérations que je vous propose de lire. Rien de plus.

Les hasard d’internet et des souvenirs nous mènent parfois à des surprises aux détours des navigations. Il y a peu, une vague connaissance partageait une photo qui me replongeait 12 ans (DOUZE ANS !) en arrière, à une époque bouillonnante où je posais de temps en temps pour des amis photographes, peintres, pour des couturiers ou créateurs, je défilais même parfois, bref, comme toutes les minettes de 20 ans, j’étais « modèle alternative ».

Wow, énorme la meuf.


Resituons. Les plus famous étaient chez Suicide Girl, et ça nous faisait toutes un peu plus ou moins rêver. Pour ma part, après une adolescence harcelée car boulotte (voire obèse), j’étais devenue une fine jeune fille de 50 kg pour 1m70 et j’avais appris à m’aimer. Mais je n’avais pas vraiment conscience de mon corps, ni de mon image.
J’avais eu plusieurs amoureux.ses déjà, et je savais que le poids était important. L’un de mes crushs, obsédés par les mannequins, m’avait déjà dit qu’il me trouvait presque parfaite, mais qu’il aurait aimé que je sois plus mince. Il aurait donc fallu que je descende sous la barre des 50 kg pour lui plaire, car les grosses c’est vulgaire, m’expliquait-il.
Aparté : Il ne supportait pas non plus le moindre poil, et exigeait de moi une lingerie toujours sexy et toujours accordée. Et pas de chaussettes, c’est nul les chaussettes. Ni de mi-bas, c’est laid. Socquettes à la limite, si elles étaient « féminines ».
Que je me suis laissée malmener sans même relever, à cette jeune époque, tant tout cela me paraissait naturel.
Passons, nous y reviendrons sûrement un jour.

Petite pensée, également, pour cet « ami » qui commentait régulièrement mon poids de façon « désintéressée », « pour m’aider ». Il commentait également mon alimentation, chaque bouchée, chaque aliment. J’ai appris d’ailleurs plus tard qu’il se vantait de cette « technique » de pick-up artist : dénigrer une femme pour la déstabiliser, afin de pouvoir lui faire comprendre qu’elle a bien de la chance qu’on s’intéresse à un laideron comme elle.

Quelques années plus tard, moins obsédée par mon image (comprendre « ayant enfin arrêté de compter chaque calorie dans une angoisse permanente » ou encore « flirtant de près avec l’anorexie »), j’avais quelques kilos en plus et je me sentais plutôt à l’aise, enfin, je le croyais. La comparaison entre les modèles était féroce et personne ne prenait de gants.

Pour certains j’étais à placer dans les modèles rondes. Je faisais à l’époque 57, 58 kg pour 1m70. Pour bien des photographes, j’étais trop grosse. Ma première approche des défilés a d’ailleurs été pour une marque de couture « toutes tailles ». J’étais la taille 38. A l’époque, la couturière m’avait dit que j’étais « un parfait 38 couture, avec 1m de jambes ». Ca m’avait fait plaisir, 1m de jambes, plutôt classe non ?

Mais le 38… ça ne m’avait pas fait plaisir. 38, c’était déjà un peu grosse. 38, c’est juste avant 40, et 40, c’est grosse. Y’a pas de 40 chez Jennyfer, chez Pimkie, chez H&M. Enfin si, il en reste peut-être un, au fond, car personne n’en a voulu.

Mes copines modèles faisaient du 34/36. Elles se plaignaient toutes d’être grosses. La vague #bodypositive n’était pas encore arrivée, et à vrai dire la mode pro-ana n’était pas encore passée.

Dans ce contexte malsain mais si normal, si accepté par tous, j’ai recommencé à me sentir assez minable, et assez mal dans mon 38. Je précise qu’au boulot (je bossais dans la pub), les équipes étaient composées de douces lianes diaphanes, ce qui a d’ailleurs conduit une collègue à l’anorexie.

A l’époque, j’étais dans une relation assez toxique avec un charmant garçon. Il me disait sans cesse que j’étais grosse. Il m’a dit une fois que c’était dur de bander quand on regarde une personne « avec un gabarit inhabituel ». Du coup, il fallait que je lui pardonne son attirance pour les filles très jeunes, très minces, le moins de seins possible : car les grosses c’est vulgaire.
Ha. La dysmorphobie s’installait pernicieusement.
(Un autre aparté : ce même charmant garçon, à notre rupture, a partout clamé qu’il n’avait aucune idée de pouquoi je l’abandonnais, lui si amoureux, si malheureux. )

Inhabituel, ce gabarit, wesh

Restons sur notre sujet. Un jour, je suis allée chez le gynéco, dans ma banlieue. Je suis tombée sur une remplaçante que je ne connaissais pas. Elle m’a jaugée toute habillée et a déclaré « Ha oui… bon là par contre il va falloir faire quelque chose pour le poids, c’est urgent ». Je pesais alors 63 kg. Ce commentaire a fini le job : je me sentais horriblement mal dans mon 38.

C’est à cette époque que mes problèmes de thyroïde ont été diagnostiqués, puisque je constatais la prise de poids… et malgré le traitement et malgré mes efforts, j’ai pris du poids sans discontinuer, quoi que je mange et quoi que je fasse.

Faut faire quelque chose, c’est urgent.

J’ai pris 15 kg au fil de toutes ces années, j’étais à présent vers 70 kg. (Si on part du 55 de mes 20 ans). Je faisais un 40,42. Je me sentais immonde.

Je précise que je ME sentais immonde.
Je suivais la mouvance #bodypositive qui se dessinait. J’admirais les modèles rondes qui s’assumaient. Je les admire toujours, je connais des nanas sublimes de tous styles et de toutes tailles.
Je m’ouvrais aux mouvements féministes, j’apprenais à dire « fuck aux clichés et aux diktats », mais au fond, toutes les femmes me paraissaient belles, sauf moi.

J’ai fait du yoyo pendant quelques années, jusqu’à l’an dernier, entre traitements hormonaux hardcore, espoirs de grossesse, traitements hormonaux bis, ter, rétention d’eau, régimes, sport. J’ai toujours entretenu, malgré tout, ce corps que je ne regardais plus tant je le trouvais difforme. Je faisais du sport par sentiment d’obligation mais sans chercher à progresser, simplement comme un entretien de machine. J’évitais les miroirs, je ne posais plus pour personne et j’avais même renoncé à mes plus belles fringues, que j’ai vendues petit à petit, données, virées enfin, pour ne plus avoir à souffrir de les voir dans mon placard alors que je ne rentrais plus dedans. Je me sentais dégueulasse.

P’tite dédicace au pote qui a saisi une de mes plus jolies robes, lors d’un déménagement, en s’écriant gaiement « Hey, j’peux la prendre celle-là ? Clairement tu la remettras jamais. » Merci, chou.

Mes collègues me faisaient des réflexions sur mon poids. Souvent. Beaucoup. Je ne relevais plus, puisque pour moi ils avaient raison : j’étais grosse. Et dégueulasse, évidemment.
Troisième aparté : C’est drôle d’ailleurs, comme bien des militant.es (LGBTIQ+, « féministes », libertaires et autres joyeusetés) restent quoi qu’il en soit validistes et grossophobes. Les remarques sur mes cheveux, mon poids, ça a toujours paru tellement naturel à des gens qui se prétendent prêts à monter des barricades pour l’Egalité avec une Majuscule… quant aux choix de vie de chacun.e, laissez-moi-rire. Comme disait un.e jeune client.e militant.e : « Ha mais moi les femmes enceintes ça me dégoûte c’est viscéral je trouve ça dégueulasse ». Et une seconde après, nous expliquait l’oppression de la femme par la société. Huhu.)

Tenter de s’aimer, c’est du boulot.

Puis j’ai enfin été enceinte. Ma terreur de prendre un poids absolument incroyable, de ne plus jamais me sentir bien, a été relativement occultée par les désagréments classiques de la grossesse. Je n’ai pas vraiment pris de poids les 4 premiers mois, car toute nourriture me dégoûtait. C’est comme ça, c’est peut-être un « coup de bol ». Je n’ai aucun mérite.

J’ai pris 10 kg, dont une majorité d’eau, ce que j’ai assez mal vécu : les pieds gonflés, c’est incroyablement laid. Oui, cette réflexion est parfaitement superficielle. Nous le sommes tous de temps en temps.

Je fais une parenthèse d’ailleurs pour jeter quelques paillettes à mon gynéco, qui ne m’a absolument pas emmerdée avec le poids durant toute la grossesse. Il ne me pesait même pas à chaque rendez-vous, me demandait simplement si je savais combien j’avais pris, au moins à peu près, simplement comme suivi. C’était agréable de ne pas se sentir jugée.

Ce qui n’était pas le cas autour de moi, bien sûr. Quand vous êtes enceinte, tout le monde commente votre corps. Tout le monde vous demande le décompte, mois par mois, du poids que vous prenez. Les gens me félicitaient. 10 kg ? « Ha, c’est bien, c’est pas trop. » « Ha, bravo, moi je connais une meuf elle a pris 30 kg, la honte ». « Ha, super, tu les perdras vite ». « Il faut allaiter hein, tu perdras tes kilos » « N’allaite surtout pas, ça va te bousiller les seins ». Ca m’horripilait, mais essayez de faire taire les gens. Quand vous êtes enceinte, le monde entier est nutritionniste, pédiatre, obstétricien. Des gens que vous connaissez à peine vous parlent de vos seins, de vos organes génitaux. C’est ravissant, vraiment. Quel kif.

Petit alien


Je me trouvais toujours dégueulasse mais bizarrement mon ventre me plaisait bien. Il y avait une raison pour me sentir lourde, grosse, enflée, tonnelesque, et cette raison jouait au trampoline sur ma vessie. En apprivoisant déjà l’idée de cette petite créature, j’apprivoisais, peut-être, son enveloppe : je détestais moins ce corps plein de vie, que je ne le détestais quand il était simplement plein de gras. Et d’échec.

Heureusement, mes amies m’avaient prévenues du choc que peut représenter le post-partum. Quand vous accouchez, votre ventre ne dégonfle pas d’un seul coup de manière magique, non, bien sûr. Tous vos organes doivent revenir à leur place d’origine, votre bassin doit se resserrer, bref, déjà, n’espérez pas « dégonfler » avant au moins deux mois.
De plus, le sport peut vous être totalement interdit sous peine de descente d’organes. Cela a été mon cas. Pas de sport pendant 5 mois. Heureusement, un bébé vous occupe suffisamment pour que vous n’ayez pas trop le temps de méditer sur ce corps déformé (le ventre complètement vide et mou, ce n’est pas la chose la plus agréable en termes de sensation, il faut le dire). La fatigue, le manque de sommeil et le fait de surveiller vos sutures peuvent vous faire focaliser sur autre chose que votre gabarit, et peut-être est-ce une excellente chose. J’ai donc repris cette habitude de ne jamais me regarder dans le miroir. On s’y fait.

Puis j’ai eu mon rendez-vous de suivi gynéco, 6 semaines après l’accouchement. Il a voulu me peser. J’ai dû faire une drôle de tête parce qu’il m’a assuré que c’était simplement pour le suivi, sans pression.
Et là, je n’en ai pas cru mes yeux.
J’avais perdu mes 10 kg de grossesse. Comme ça, pouf. Je ne m’en étais pas rendue compte, tant je ne me regardais plus. Je portais bien sûr des vêtement amples et comme j’allaitais, je portais surtout les chemises de mon mec en XL.

J’avais repris doucement un peu d’exercice des bras, un peu de haltères, un peu de fitness avec bébé, un peu de yoga, dans le seul but de moins souffrir du dos. Je ne me pesais ni ne me regardais toujours pas.

Puis un matin, au hasard du miroir, j’ai quand même vu un détail.
Ma clavicule.
J’aimais bien mes clavicules quand j’étais plus jeune. Et j’ai réalisé qu’il y avait longtemps que je ne les avais pas vraiment vues.
Cela m’a fait vraiment plaisir. Salut, Clavicule. Tu m’avais manqué, c’est chouette de te revoir.

J’ai regardé mon corps dans le miroir.
C’est drôle car une grossesse c’est 9 mois, mais avec les mois de « cicatrisation », disons que cela faisait plus d’un an que je n’avais pas jeté un oeil.
C’est drôle parce que les masses se sont réparties différemment.
Mes hanches sont peut-être un peu plus larges. Mes seins sont énormes, évidemment. Enceinte, je suis passée à F. Je me demande s’ils redescendront un jour à moins que D ?

Je suis plus fine qu’avant d’être enceinte et je ne sais pas vraiment pourquoi. Peut-être est-ce de trimbaler une petite chose d’à présent 8kg pas mal de temps dans une journée. Peut-être que les hormones ont décidé de me lâcher un peu la grappe. Je ne saute pas de joie, évidemment, parce que je ne me sens pas BIEN. Mais je me sens mieux, assurément.

L’autre jour, la fille d’une amie, du haut de ses 6 ans, m’a dit « Mais… tu as eu un bébé, mais tu as encore un gros ventre. Tu ne devrais plus. »
6 ans, et déjà obsédée par l’image, le poids, le gras. Ca aurait pu me faire beaucoup plus de peine. Ca m’en a surtout fait pour elle. Le Body Positive c’est pas gagné.

J’ai envie de continuer à perdre du gras, alors je continue à faire du sport. Qui sait, peut-être qu’un jour, je serai à nouveau un 38, et cela me fera vraiment plaisir. Car ce que j’ai appris au fil de mes complexes et de mes années, c’est qu’il y a aussi des choses que j’aime chez moi.

Une photo que j’aime bien. Vanité, vanité.

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